Polynésie française

Cinemaohi

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Ce que beaucoup de jeunes de quartiers défavorisés ne peuvent dire par des mots, ils peuvent le dire dans des films, nous l'avons déjà vérifié à maintes reprises, et ce qu'ils ont à dire tranche drastiquement avec ce dont ils ont l'air. Alors bienvenue dans un monde meilleur, bien meilleur que les apparences...

Cinemaohi est une émission « autour » du court métrage de fiction. Une phrase courte et déjà 3 questions, 3 « pourquoi » : 1ère question : pourquoi Cinemaohi ?            Cinemaohi, parce que cinéma et que le cinéma est, lui, au centre de cette émission, bien sûr et pour deux raisons très précises. La première tient à la Polynésie française elle-même. Le cinéma, qu’il soit vu à travers la télévision, la vidéo, sur internet ou en salle, est une distraction extrêmement populaire et à la portée de tous. D’autre part les jeunes (et les moins jeunes) sont sensibilisés presque exclusivement par le cinéma américain dit « d’action » (ce qui n’est pas une spécificité locale d’ailleurs). Nous verrons plus loin des éléments d’explication du premier phénomène et nous verrons surtout que le second ne paraît pas irréversible. La deuxième tient au cinéma lui-même, comme domaine de fantasmes, comme « clair objet de désir en salle obscure », comme « drame de la jalousie », comme domaine du rêve de conquête, d’affirmation du moi, mais aussi comme vitrine de la vie, du réel, de l’ordinaire, du vécu ou du désir de vécu, mais aussi enfin, comme référent historique, car on peut parler aujourd’hui d’histoire, quand on parle de cinéma, dont le passé est aussi riche que celui d’arts beaucoup plus anciens, dont il hérite, dont il se nourrit, qu’il transforme et sublime parfois, souvent, quand on aime (le cinéma). Tous ces noms de comédiens, de grands décorateurs, de grands chef opérateurs, mais surtout de grands réalisateurs qui ont bercé notre enfance, notre adolescence, et nous ont rendus « temporairement immortels », tant ils ont mis à notre portée les espaces infinis de la création, tant ils nous ont rendu proches, palpables, possibles, nôtres, ces espaces. Un film de Méliès, de Eisenstein, de Tourneur, de von Stroheim, de Bergman, de Fellini, d’Antonioni, de Visconti, de Godard, de Truffaut, de Cassavetes, de Oshima, de Coppola, de Spielberg, de Tarantino, de von Trier…, ils sont des dizaines, est « notre » film, c’est « ça » que l’on voulait dire, c’est « comme ça » qu’on voulait le montrer, c’est « ce plan » qu’on aurait fait, ou le contraire, qu’importe. Simple ou sinueux, un film est comme un fleuve qui nous emporte, inexorablement, vers une « Aventura » perpétuelle, vers la vie, et nous ramène, toujours, vers nous même, nous replace dans l’univers. Il est au centre de nous, nous sommes au centre de lui. En même temps, ce n’est « que » du cinéma. La salle obscure et nos phantasmes nous mettent dans le film et le recul, que lui-même induit, nous met en dehors, et la boucle se boucle, comme les bobines se rembobinent dans les cabines de projection, inlassablement. Vous l’aurez compris facilement : la partie « Cinéma » de Cinemaohi est une ode envers cet art (ancestral ?). Ce qui nous amène à la deuxième composante de Cinemaohi.  Cinemaohi, parce que Maohi. Les Maohi sont les cousins des Maoris de Nouvelle Zélande, ce sont les Maoris de Polynésie centrale et notamment de Polynésie française.   Ici, pas de tradition cinématographique, on s’en doute, mais une tradition orale, avec notamment le Orero, un art oratoire proche de l’art de la commedia dell’arte ; une tradition du spectacle et de la représentation, avec le décorum des cérémonies de toutes sortes sur les Marae (autels sacrés, véritables scènes du théâtre religieux polythéiste) ; avec la danse et le chant, omniprésents, dans des spectacles élaborés, scénarisés, aux nombreux figurants ; tradition de la représentation picturale, à travers une statuaire extrêmement riche, à la stylisation telle parfois, qu’un Miro, un Arthaud ou un Bunuel pourraient y faire leurs classes, (certains les y ont faites d’ailleurs) mais aussi à travers le tatouage, où le corps tient lieu de véritable « silver screen », où sont projetés de manière indélébile, comme certains grands films dans nos esprits, à la fois les fantasmes de chacun, mais aussi sa généalogie, ses hauts faits, son métier, ses traits de caractère, son état civil, en un mot le film de sa vie.            Pas de tradition cinématographique donc, mais des traditions puissantes, d’où l’écriture est absente, ce dont le Cinéma s’accommoderait fort bien. Et puis un certain nombre « d’importations temporaires » de productions cinématographiques, à commencer par Murnau et Flaherty dans les années 20, avec leurs documentaires fictions comme « Moana » ou « Ombres blanches » voire leurs fictions, comme « Tabou », puis plus tard, les diverses versions hollywoodiennes de la Bounty, de Hurricane, enfin et entre autres le tout dernier « Prince du pacifique ». Et si l’opérateur radio du capitaine Troy sur son schooner « Tiki » vous reçoit, vous téléspectateur occidental, toujours 5 sur 5 (« Aventures dans les îles », série fleuve tournée par une « major » à Tahiti dans les années 50, avec dans le rôle principal le beau Gardner Mac Kay, ancien pompiste à Hollywood, doté d’une irrésistible coquetterie dans l’œil), cet opérateur radio ne reçoit pas les Polynésiens ni n’émet vers eux, pas plus d’ailleurs que les autres productions citées ou non plus haut, en dehors peut être de Murnau et son « Tabou ». Les productions débarquent, tournent leurs films en quasi-autarcie et repartent avec, point. Quelques expériences locales ont été faites avec plus ou moins de bonheur selon les cas, mais au moins ont-elles été faites, notamment avec Sylvain, photographe et précurseur de la fiction locale avec sa série (home made) de 13 fois 26’ « les aventures de Teva » (son fils), réalisée dans les années 60, dans des conditions d’autant plus méritoires, qu’il était pratiquement seul avec sa femme et ses enfants  pour la faire, avec Henri Hiro et un « docu-drama », adaptation « très libre » des « Immémoriaux » de Victor Segalen, avec Dominique Arnaud, un métropolitain, et son prometteur « Moemoea », son « Hono » à la belle image due à Angelo Oliver, un « chef op » local. Mais depuis, c’est à dire depuis le début des années 80, plus rien ou presque. Nous disions plus haut que le cinéma d’action était en vogue ici. Bien que mondial, ce phénomène s’explique aussi par la culture polynésienne extravertie, qui privilégie l’exploit, l’aisance physique, le guerrier, la forme avant le fond. Mais ce « fond » est malgré tout très impressionnant, tant sont chargés de « Mana » (de force mystique, surnaturelle ou tout simplement spirituelle), certains lieux et certains actes de la vie des polynésiens. « La force est avec eux ! ». Et donc ce n’est pas un hasard si deux film neo-zélandais ont marqué les esprits ici en Polynésie française, il s’agit de la très belle « Leçon de Piano » de la réalisatrice Jane Campion (une production française) et surtout de l’incontournable « l’Âme des Guerriers » (Once Were Warriors), du réalisateur Lee Tamahori.  Ce film relate la dégénérescence des Maoris de Nouvelle Zélande, et sous une forme accomplie, proposait, pour la première fois, aux peuples polynésiens, une vision simple et réaliste du processus de décomposition de leur propre société. Le succès retentissant de ce film à Tahiti a procédé du récent désir des polynésiens et en particulier des jeunes, de « recoller », voire réinventer pour partie, ou, en tout état de cause, se réapproprier les morceaux d’une culture en voie de disparition. Alors à l’heure où toutes les traditions culturelles citées plus haut connaissent un renouveau sans précédent dans l’histoire connue des Polynésiens, la tentation est trop forte pour nous de voir si le cinéma peut s’insérer avec succès dans la panoplie des moyens d’expression dont cette culture dispose déjà et qui, nous l’avons dit, lui est particulièrement favorable. Mais il faut pour cela un cinéma fait par les Polynésiens, pour les Polynésiens, mais rassurons-nous, pour les autres spectateurs aussi, tous les autres, tant sont fort leur désir et leur fierté de nous faire partager leur culture. Un déclic manque peut être et nous avons l’audace de penser que Cinemaohi pourrait être, parmi d’autres, ce déclic. Cinemaohi est en prise directe avec ce mouvement et répond à sa manière au désir de renaissance culturelle manifesté notamment par les jeunes polynésiens. Nous verrons plus loin combien sont nombreuses et encourageantes les premières marques d’intérêt pour ce projet, matérialisées sous forme de synopsis, de scénarii et de témoignages de sympathie que nous avons reçus.  2ème question : pourquoi « autour » ?            Parce que Cinemaohi ne se contente pas seulement de permettre à certains de réaliser un court métrage de fiction.(ce qui déjà n’est pas si mal !). Cinemaohi va plus loin et veut explorer les alentours de la réalisation collective d’un film de création.             En premier lieu : le « making of ». Les différentes étapes de la production de ces courts métrages feront l’objet d’un reportage, d’un « making of ». Elles seront scrutées par une caméra qui rendra compte, le moment venu, de ce qu’il s’est passé, au plan technique, mais aussi et surtout au plan de l’expérience humaine vécue par les protagonistes de cette émission.             Nous partons en effet du principe qu’une entreprise de ce type (la réalisation d’une œuvre collective de création) donne naissance à un groupe autonome, qui est le lieu de tous les possibles, de tous les bonheurs, de toutes les « tragédies », tant est profond et indiscutable l’engagement de chacun, tant l’œuvre à créer est le but ultime et indiscutable, lui aussi, à tel point qu’il en devient comme vital. C’est dire si les ego sont en première ligne, malmenés, flattés ou réellement valorisés, c’est dire combien le cœur bat plus vite dans ces moments là, ou qu’il bat tout simplement. C’est un lieu de naissance. C’est aussi un lieu de travail. Les protagonistes de l’émission, par leur participation active à toutes les étapes de la production d’un film, comprendront bien vite, qu’au-delà des phantasmes qu’il véhicule, le cinéma exige de « mettre les mains dans le cambouis ». Il produit, avant le film lui-même, au minimum « …de la sueur et des larmes. » C’est cela aussi Cinemaohi, une école de réalisme, une entreprise de démythification, ou plutôt la mise en évidence du recul nécessaire à toute entreprise de création, une forme d’apprentissage d’une certaine sagesse, d’une certaine humilité qui sied à la création. Comme les documentaires suédois des années 60, nous filmerons et montrerons ce « travail », ces « contractions », ces souffrances, ces bonheurs, en un mot cette « mise au monde» . En ce sens, Cinemaohi est aussi une émission sur le vécu de la création collective qui, en l’occurrence, peut être un des temps forts d’une vie. Rendre compte de cela, c’est présenter à ceux qui verront cette émission un vécu de cela, et à quelque niveau que ce soit, introduire peut être une dynamique positive, « un supplément d’âme » dans un quotidien qui, pour certains, nous le verrons plus loin, n’est pas aussi idyllique que Loti, ou d’autres, nous l’ont rapporté. Ce n’est qu’un effet induit de l’émission, mais nous nous en réjouissons quand même.             Ensuite : le débat. Le fait de recevoir en plateau les différents protagonistes du court métrage et de leur donner la parole va d’abord permettre au spectateur d’avoir une appréhension du film « du dedans », c’est à dire du point de vue des créateurs et de confronter ce qui est perçu et ce qui a voulu être dit, ce qui est un enrichissement dans tous les cas, surtout si ce qui est dit ne coïncide pas parfaitement à ce qui a voulu l’être (ce qui sera parfois le cas, n’oublions pas que les créateurs sont des « amateurs », même très encadrés), ce débat pourra révéler à chacun (spectateur et créateur) le pourquoi de cette différence et ce sera le rôle de l’animateur, qui, dans ce cas précis, devra « remuer le bain » de révélateur.            Bien sûr, débat et « making of » seront intimement liés : le second venant confirmer ou infirmer ce qui est dit dans le débat ou tout simplement en présenter une autre vision, avec le cortège des réactions qui s’en suivront parmi les « débatteurs ». A ce titre, le travail de l’animateur à l’issue du visionnage préalable du « making of » sera une des conditions majeures de la pertinence de ce débat.             Ensuite celui-ci va « rendre compte » de l’expérience vécue par les créateurs du film et nous ne reviendrons pas sur les implications très intimes et humaines de celle-ci, avec la valeur d’exemple qu’elle véhicule. Et il va tenter notamment de répondre à ces questions : faire un film, oui, mais suis-je différent après ? Qu’est-ce que j’ai fait de cette expérience ? Qu’est-ce que je vais en faire ?             A n’en pas douter, après les nombreuses réunions que nous avons eues avec les différents groupes de participants et à la lecture de leurs synopsis, la réponse sera « oui » à la 1ère question et « beaucoup » à la 2ème et à la 3ème. Il y a bien, pour employer de nouveau une terminologie de laborantins photographiques, comme du révélateur chimique dans cette émission, révélateur de talents, qu’ils soient de réalisateurs, de scénaristes, de comédiens, d’ingénieurs du son, d’opérateurs, de maquilleurs, d’accessoiristes, de régisseurs, de producteurs, que sais-je encore. Et c’est là où se révèlent (sujet et objet ici se confondent) les autres ambitions de cette émission :-       Permettre à des jeunes ou des moins jeunes, dont certains viennent de milieux défavorisés, et c’est le cas très concrètement parmi les participants révélés à ce projet, de découvrir autre chose que ce que, pour certains, leur quotidien leur réserve (chômage, délinquance, drogue… (Oui , « la nouvelle Cythère » a ses raisons que la raison connaît trop bien). Le travail déjà réalisé au quotidien avec ces groupes de participants nous a démontré, si besoin était, la pertinence de l’offre d’un moyen d’expression tel que le cinéma. Pour reprendre les termes de certains, « participer à ce projet, souffrir devant une page blanche pour écrire une histoire qui nous tient à cœur, apprendre à en faire un film, tout ça, ça nous tire vers le haut ». « Pour certains nous sommes même à la limite de la thérapie », nous a confié un professeur de français du Lycée Gauguin de Papeete dans lequel un projet de synopsis est en cours. Cinemaohi a une véritable dimension sociale. -       Créer les conditions d’une dynamique de production de fiction en Polynésie française, qui en a bien besoin, ne serait-ce que parce qu’elle n’existe pas alors que le réservoir de création semble si riche, nous l’avons déjà dit et aussi parce que nous pensons ne pas devoir faire l’économie de ce mode d’expression artistique, pour permettre l’émergence de projets plus ambitieux comme la production de séries, de téléfilms voire, pourquoi pas, de longs métrages. 3ème question : pourquoi le court métrage de fiction ?            Parce que dans Cinemaohi, il y a cinéma (encore et toujours…), que le cinéma coûte cher et que seuls sont produits ici, en Polynésie française, quelques documentaires, nous l’avons suggéré plus haut.             La production de fiction est une industrie, les moyens économiques à mettre en œuvre sont importants et ceux-ci sont insuffisants localement aujourd’hui pour permettre des productions de qualités (avec des possibilités de diffusion à l'international). Un long métrage est encore impensable actuellement, (même si, nous l’avons dit plus haut, quelques uns ont été produits par le passé, ils étaient les oeuvres de quelques individus isolés en l’absence d’un « tissus » de production). Commençons donc par le court métrage, plus accessible financièrement, et, qui plus est, représente un genre majeur et très révélateur des potentialités créatives de ses auteurs, tant la rigueur qu’il exige est inversement proportionnelle aux moyens financiers mis en œuvre.             Lorsque ces films existeront, auront été vus par la majorité des spectateurs de Polynésie française, auront crées l’impact que nous pressentons, lorsque certains de ceux qui les ont réalisés auront décidé de continuer dans cette voie, il sera temps alors d’envisager plus sereinement la production de téléfilms, puis de longs métrages, car le tissu de créatifs et de techniciens sera en voie de  constitution et les concours locaux, qu’ils soient publics ou privés, ne manqueront pas ce rendez-vous, en particulier dans une perspective de développement économique sans précédent en Polynésie française.             C’est dans cette optique que nous souhaitons que Cinemaohi soit beaucoup plus qu’un programme télévisuelle et qu’il génère non seulement le futur festival du court métrage de Tahiti, mais qu’il finance également des formations aux métiers de l’audiovisuel pour les jeunes participants les plus motivés. Il manque peu de chose pour que ceci devienne une réalité et donne une dimension supplémentaire et de taille au rayonnement de la Culture Polynésienne, composante très méconnue et pourtant si particulière et si riche de la diversité culturelle française.